Portrait par M. Pierlot

Olivier Clerc, en clair obscur

Par Monique Pierlot, journaliste, écrivain public et privé.

"J’ai toujours voulu que ma vie professionnelle soit en phase avec le cœur de ma vie." Parole d’un journaliste, auteur, traducteur et éditeur qui émerge au fil de rencontres époustouflantes qu’il s’agisse de personnes, de lieux ou de livres. Chaque étape de sa vie est marquée par l’écriture d’un livre, sorte de pierre blanche pour ne pas se perdre et créer un chemin.

En fait, Olivier Clerc applique la maxime de Pascal : "Malheur à l’homme qui au moins une fois dans sa vie n’a pas tout remis en question." Lui, c’est tout le temps, qu’il remet sa vie en jeu, en JE, pour trouver réponses à ses questions : y a-t-il une vie après la mort ? Qui suis-je vraiment ? Dans mon identité, quelle est la part du déterminisme (né en 1961 à Genève dans une famille d’ingénieurs, catholique, maigrement diplômé) et quelle est la part de la liberté ? Car pour lui, le véritable enjeu, c’est la liberté de la conscience. Très tôt, il travaille à mettre en lumière cette conscience qui l’obsède, utilisant comme outil le rêve lucide ou comment être conscient dans ses rêves, pour les diriger et ensuite diriger sa vie. Littéralement, il s’immerge dans les livres qui décantent sa quête : "La créativité onirique", de Patricia Garfield, "Les rêves et les moyens de les diriger", écrit en 1867 par le marquis Hervey de Saint-Denys.

Pierre blanche : "Vivre ses rêves", Éditions Hélios, 1984, une méthode pour multiplier les rêves lucides.

Sans relâche, il tourne du autour du corps astral et de la réincarnation, frôle le bouddhisme et l’hindouisme, se pose un moment dans un monastère tibétain du sud de la France, part vers les États-Unis. Mais, à la manière de cet homme qui cherche ses clés de voiture sous le lampadaire, alors qu’il les a perdues là où il fait noir, il revient à Genève, plus précisément à la Fondation Soleil créée par le Dr Christian Schaller. Comme l’institut Esalen[1] aux États-Unis, la fondation est un laboratoire où s’élabore cette pédagogie de la santé qui émerge partout aujourd’hui. Il y rencontre les grands esprits au travail : Luis Gasparetto, peintre médium, Annette Goodheart et son yoga du rire, Sir Martin Brofman, fondateur du « corps miroir », et de nombreux autres. Lui trouve sa place comme animateur et interprète (cours alpha, dynamique mentale, atelier sur les rêves) et comme journaliste, écrivain et traducteur de la maison d’éditions qu’abrite le centre. Ses premières traductions : "Les Évangiles esséniens de la paix" d’Edmond Bordeaux-Szekely et "Le guerrier pacifique", de Dan Millman.

Pendant plusieurs mois, il reste là, cherchant parmi les maîtres, ses propres maîtres mots : rêve, conscience, liberté. Il en profite pour une autre plongée dans l’obscur inconnu : l’expérimentation du caisson d’isolation sensorielle. 

Pierre blanche : "L’océan intérieur", Éditions Soleil, un témoignage de ses expériences sur la conscience dans le caisson d’isolation sensorielle.

Bientôt la douce et émolliente sécurité de la vie professionnelle qu’il mène au centre lui fait peur. Il se laisse emmener par un nouveau rêve vers une nouvelle rive : un voyage au Ladakh-Zanskar, dans le nord de l’Inde, substitut bienvenu au Tibet qui s’est refermé sur ses bonzes et ses temples. Il a pour guide Olivier Föllmi, aujourd’hui fameux pour ses livres et ses magnifiques cartes postales des pays himalayens. C’est ainsi qu’en 1984, il fête ses vingt-trois ans au sommet d’un col situé à plus de cinq mille mètres d’altitude, avec vue imprenable sur le K2, légendaire sommet de l’Himalaya. Il y vit une expérience mystérieuse, presque mystique : "Alors que je regardais les montagnes qui s’en allaient au loin par vagues, j’ai senti une présence au dessus de moi. J’ai relevé la tête". Ce n’était pas le Big Brother d’Orwell, mais "Un aigle magnifique. J’ai pris cela comme un cadeau, une bénédiction. Avant de partir, j’avais dit : je ne sais pas pourquoi j’y vais, mais il faut que j’y aille. En revenant, j’ai dit : je ne sais pas ce qui c’est passé, mais je sais que le but du voyage s’est accompli. En fait, l’aigle himalayen m’a dit : ce que tu cherches est chez toi."

Olivier "Clair" retourne donc chez lui, dans l’évidence d’une éducation chrétienne où l’aigle est Esprit saint/colombe de la paix. Au cœur du labyrinthe, il découvre Aïvanhov[2]. Découvrir au sens étymologique : enlever la couverture qui cache. Et la lumière fut : "Avec lui, tout a pris sens. J’ai été touché au cœur par sa simplicité, sa clarté. J’ai compris la puissance de la métaphore pour comprendre et surtout pour partager, transmettre." La métaphore, presque la parabole. En 1986, il plaque tout à Genève et intègre à Nîmes, en France, une communauté directement inspirée de la pensée solaire d’Aïvanhov. Encore une fois, en tant que rédacteur en chef d’un magazine (Le Lien), il se trouve à l’orée d’une clairière, à l’aurore d’un nouveau mouvement du monde, avec des noms bien connus aujourd’hui : Pierre Rabhi, Philippe Desbrosses, et les sociétés Phytosunarôms, Aqualab… Il accompagne la communauté dans ses déplacements - Nîmes, Toulouse, la Mayenne … - et dans sa chute, lorsqu’elle se retrouve hâtivement cataloguée secte, comme tant d’autres. Il en profite pour réfléchir sur les religions. Avec Régis Deriquebourg, sociologue spécialiste des mouvements religieux, il touche du doigt ce qu’il appelle la psychologie de l’ombre : rattachée au corps de la société, la secte est le centre d’enfouissement dans lequel une société évacue toutes ses peurs. 

Pierre blanche : "Médecine, religion et peur : l’influence cachée des religions", Éditions Jouvence, un essai sur l’équivalence de la religion et de la médecine dans l’inconscient. 

En 1997, c’est le retour à Genève. Olivier Clerc qui se décrit sans l’imagination d’un romancier se met à inventer ce qu’il appelle "des allégories animalières", petites histoires pour penser en s’amusant. 

Livres-pierres blanches : "La grenouille qui ne savait pas qu’elle était cuite… et autres leçons de vie", Éditions Lattès, technique de transmission par la métaphore, traduit en neuf langues dont le russe, le chinois et le coréen. La métaphore du bambou est lumineuse : pendant des années, le bambou se forme sous la terre, développant des racines puissantes. Quand il est prêt, il sort en quelques heures. Ce livre fut suivi par un opus de la même veine : "Même lorsqu’elle recule, la rivière avance : neuf histoires à vivre debout", chez Lattès. 

Planant sur ce courant ascensionnel, il voit l’ombre qui s’étend sous lui, en lui : "Je me suis aperçu que le désir de collectif ne suffit pas, qu’il faut des aptitudes relationnelles. J’en manquais pour les gens comme pour ma famille. J’ai commencé à travailler sur moi, sur comment je gérais mes émotions, comment je réglais les conflits." Par une étonnante synchronicité, il retrouve Jacques Maire qui a déjà croisé son chemin aux Éditions Soleil et qui l’engage dans sa nouvelle maison : les Éditions Jouvence. Directeur de collection, Olivier Clerc publie les auteurs qui travaillent sur la violence : Marshall Rosenberg (la communication non-violente), Jean-Jacques Crèvecoeur (les jeux de pouvoir), Aletha Solter (pleurs des enfants et des bébés). Il retrouve Maud Séjournant, spécialiste de l’enseignement toltèque. Il la rejoint au Nouveau-Mexique et là, nouvelle révélation : "Les quatre accords toltèques" de Miguel Ruiz, qu’il traduit et publie : "Ce fut l’équivalent d’Aïvanhov, mais avec en plus une rencontre personnelle. Pour moi, Miguel Ruiz est une incarnation de l’amour inconditionnel. Ce voyage fut un voyage sans retour. Je n’ai plus été le même après cette rencontre, surtout après ce cadeau – le don du pardon – que m’a fait Miguel Ruiz en me demandant d’en faire un jour un livre" 

En 2001, la cure de Jouvence se termine et Olivier Clerc connaît une période de calme plat. Il arrive en Clunisois, lieu de toutes les naissances et renaissances. N’est-ce pas de Cluny que rayonna l’esprit qui fit l’Europe chrétienne et n’est-ce pas Taizé qui au siècle dernier effectua la relève de la spiritualité en Europe ? Il y rencontre Alain Michel, fondateur de l’ONG Équilibre.[3] À sa demande, il prend brièvement la direction de la maison d’édition "Hommes de paroles”. Dans le cadre d’un projet de rencontre israélo-palestinienne, il fait appel à Charles Rojzman, comme médiateur. Une nouvelle rencontre riche et forte. Rojzman encourage Olivier Clerc à coucher par écrit ses idées innovantes sur la violence. C’est ainsi qu’il développe sa présentation des deux faces de la violence : l’une visible, foudroyante, relevant du masculin, le Yang, l’autre invisible, lente et silencieuse, relevant du féminin, le Yin. 

Pierre blanche : "Le tigre et l’araignée, les deux visages de la violence", une analyse comparée des deux polarités de la violence. 

Comme il dit : "La grenouille et la rivière avaient été un amusement, mais avec le tigre et l’araignée, j’ai sué sang et eau." Somme toute, ce fut une embellie dans sa carrière et dans sa vie. Depuis cinq ans, il collabore aux Éditions Guy Trédaniel. Surtout, il a accompli sa promesse faite à Miguel Ruiz lorsqu’il a reçu ce cadeau qui allait changer sa vie, le don du pardon, une manière totalement inédite d’envisager le pardon, à rebours de tout ce qu’on entend habituellement sur ce sujet. Sa promesse, c’était d’écrire un livre qui raconte son cheminement au Mexique. Il dit : "Il m’a fallu dix ans pour écrire ce livre, j’ai beaucoup hésité parce qu’il fallait parler de moi, raconter une partie intime de ma vie. Je l’ai d’abord écrit en anglais (paru chez Findhorn Press), une façon de distancier. J’ai sauté le pas après avoir lu « D’autres vies que la mienne », d’Emmanuel Carrère." 

Pierre blanche : "Le don du pardon, un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz", Éditions Trédaniel, 2010, une méthode inédite pour pratiquer le pardon. 

Aujourd’hui, Olivier Clerc applique ses propres maximes : "L’écriture et l’édition sont des processus lents qui fonctionnent comme l’alchimie, par décantation, distillation. Je ne suis pas un littéraire, un raconteur d’histoires. Je suis un vulgarisateur, un passeur de connaissances. Je suis dans la communication. Clarté, concision, j’écris avec un bistouri. Je suis un autodidacte, mais je ne me suis pas fait tout seul. Je remercie tous ceux qui m’ont fait. Mon avenir, je le vois comme ça : plein d’incertitude et de confiance". 

Toujours en clair-obscur.

Monique Pierlot

Site de Monique : http://mpierlot.stylovie.over-blog.com/


[1] Le centre Esalen est un centre d’éducation qui prône le développement humain par la pensée humaniste, c’est-à-dire en mettant la personne au centre de tout processus de développement. On y a notamment développé une psychologie de la santé. Le centre se trouve en Californie, à Bigu Sur, aux USA.

[2] Omraam Mikhaël Aïvanhov est un maître spirituel, philosophe et pédagogue d’inspiration judéo-chrétienne. Il prône le développement de la personne par l’initiation, une initiation vue comme un travail sur soi. C’est un adepte de la voie orale et de la métaphore.

[3] Equilibre était une association humanitaire lyonnaise. Elle assurait des convois à destination de toutes les zones sinistrées de la planète.